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La Soif
De Dmitry Turin
2013

Pourquoi ce film mérite une grande attention

La terriblement silencieuse mais néanmoins effroyable guerre de Tchétchénie a bien peu fait parler d’elle au cinéma. Au-delà des innombrables morts qu’elle a causée (certains parlent de génocide), elle a détruit la vie de très nombreux jeunes soldats, comme celle des héros de ce film qui tentent de se reconstruire. Ce sujet brûlant, dont on parle beaucoup en Russie, a été bien trop absent des médias internationaux pour laisser passer un film tel que La Soif sans en souligner l’importance.

Le sujet historique et rare du scénario deLa Soif est loin d’être sa seule qualité. Dmitry Turin y dépeint avec force lesproblèmes d’alcoolisme et de banditisme qui rongent encore la Russie d’aujourd’hui, ainsi que la violence conjugale et les errances de la jeunesse.

Mais surtout, ce film est l’adaptation d’un très bon roman,La Soif, d’Andrei Guelassimov.Cet auteur est l’un des écrivains russes les plus appréciés en France, et ilaparticipé à l’écriture du scénario de La Soif. Comme il le dit, ce film introspectif « renverse les stéréotypes sociaux » en offrant une immersion d’une grande profondeurdans la Russie d’aujourd’hui.Dans le roman comme dans le film, il s’agit d’unchemin métaphysique brut et rugueux pour se retrouver soi-même, et d’une réflexion sur la destruction de l’âme humaine par la guerre. La noirceur très directe de l’atmosphère de La Soif est cependant trop envoûtante pour que l’œuvre se résume à un drame social.

De festival en festival,La Soif a fait l’objet de nombreuses récompenses. AndreïGuelassimov a reçu le prix du Meilleur scénario au Festival du cinéma russe à Honfleur, où La Soif a également gagné le prix du Meilleur premier film, et où Mikhaïl Groubov ainsi que Roman Kourtsyn ont reçu le prix du Meilleur rôle masculin. La Soif a également reçu le Grand Prix du Festival de cinéma russe « Premières de Moscou », ainsi que le Diplôme du jury du Festival ouvert de cinéma russe Kinotaur, à Sotchi, en Russie.

Du livre de Guelassimov au film de Turin

Guelassimov, s’interrogeant sur les raisons du succès de son livre en France et aux États-Unis, suppose que son récit, qui traite des conséquences de la guerre sur la société, trouve des résonances auprès de populations ayant elles aussi été victimes du syndrome d’après-guerre (il se réfère aux répercussions de la guerre d’Irak aux États-Unis et de la guerre d’Algérie en France).

 C’est le premier film de DmitryTurin, réalisateur de télévision chevronné.Turin se réjouit de la liberté que lui a laissée Guelassimov. L’écrivain était très présent pour aider Turin à bien comprendre tout ce qu’il avait voulu dire,et lui a fait des suggestions sans nullement interférer dans le processus créatif du cinéaste. Turin précise que le sujet de son film ne se résume pas à la guerre. Bien qu’il montre combien ses conséquences peuvent être déchirantes, il s’agissait surtout pour le cinéaste de représenter la force de vie qui anime son personnage, son désir de s’en sortir, grâce à sa relation avec son père et à l’exploration de ses souvenirs d’enfance.

Turin, qui remarque qu’une image très négative de la Russie a été véhiculée au cinéma ces dernières années, espère que son film contribuera à l’améliorer. Bien conscient des problèmes que rencontre la population russe, il tenait à montrer que malgré les difficultés, elle se bat tous les jours. Guelassimov souligne que Kostya a été très malchanceux et aurait toutes les raisons d’être en colère, mais que « dès lors qu’il cesse de détester le monde, le monde cesse de le détester ».

Synopsis

Kostya, jeune vétéran de la guerre de Tchétchénie, a été défiguré lors d’une attaque de son char. Meurtri par sa nouvelle apparence, hanté par les réminiscences des combats, il tente de reprendre contact avec le monde réel en compagnie de son ami Gela, qu’il a connu à la guerre. L’un de leurs compagnons a disparu, et ils se lancent à sa recherche dans les rues, les clubs de boxe et les hôpitaux. Kostya se remet à dessiner, se rapproche peu à peu de ses parents, dont il pardonne les erreurs, et de sa voisine, une jeune mère célibataire dont le fils est insomniaque. Sentant l’enfant rassuré par sa présence,Kostya lui raconte son passé d’avant la guerre et se replonge ainsi dans des souvenirs lointains et chaleureux qui vont l’aider à se réconcilier avec le monde. Sa soif de vodka laisse place à ses désirs de vie, de rêve et d’avenir.

L’errance d’après-guerre

La progression douce du récit dévoile les failles touchantes des personnages, et en particulier du père de Kostya et de son ami Gela. D’un tempérament explosif, irascible, jaloux, violent, ces hommes d’abord inquiétants se révèlent plus humains qu’il n’y paraît, sous le regard indulgent de Kostya. On se prend d’affection pour Gela, dont les éclats brutaux dans les bars finissent par être esthétisés : une chaise vole au ralenti, accompagnée des quelques notes d’une musique mélancolique, tandis qu’il se bat hors-champ. On croirait parfois se trouver face à un héros fassbinderien, proche de celui que joue le réalisateur allemand lui-même dans Le Droit du plus fort.

L’atmosphère de ce film sombre et vibrant sur la société russe rappelle également celle du plus récent Oslo 31 août, de Joachim Trier. Comme ce dernier, Dmitry Turin met en scène la balade existentielle de ses jeunes personnages, leurs errances dans des centres commerciaux, et d’appartement en appartement, donnant à voir l’énergie d’une jeunesse qui, pour désorientée qu’elle soit, n’en est pas moins électrique.

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